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L'"affaire" Bugingo

Stupéfaction, samedi matin, alors que la journaliste Isabelle Hachey, de La Presse, a lâché une bombe: François Bugingo, jusqu'alors réputé chroniqueur à l'international, aurait inventé ou embelli plusieurs reportages au fil des années. M. Bugingo aurait ainsi commis l'impardonnable en journalisme: il aurait menti.




S'il est important de rappeler que ce confrère n'est pas accusé d'une offense criminelle - ou d'une quelconque offense qui pourrait lui valoir de passer devant un juge, pas plus qu'il n'est automatiquement déclaré coupable, le dossier de Mme Hachey semble être en béton. Cela n'empêche toutefois pas certaines personnes d'estimer qu'il s'agit d'un complot pour nuire à la réputation de M. Bugingo, puisque celui-ci travaille pour des médias entrant en concurrence avec Gesca et son journal. D'autres vont même plus loin en martelant que c'est là une attaque de Gesca et de Power Corporation contre le nouveau chef du Parti québécois, Pierre Karl Péladeau, toujours actionnaire de contrôle de Québecor; Québecor qui publiait les chroniques de M. Bugingo. Mais bon, nous traiterons de la crédulité des gens une autre fois.

Condamnation sans appel, donc, alors que, les uns après les autres, les employeurs de M. Bugingo ont lâché celui-ci. Le journaliste a beau avoir promis, par la voie de son avocate, de répondre à "l'attaque", la cause semble entendue. Et comment pourrait-elle ne pas l'être? Comme l'a mentionné une personnalité connue des médias dont le nom m'échappe malheureusement, soit Bugingo a menti, et c'est terrible, soit Isabelle Hachey a menti, et c'est terrible.

Le journalisme est un métier devant respecter un code d'honneur, soit celui de tenter de rapporter les faits le plus fidèlement possible, et le plus objectivement possible. Cette fameuse objectivité est d'ailleurs présentée comme un mantra dans les salles de classe des cours de journalisme, et il est toujours aussi important de la respecter, autant que faire se peut. Il y a bien sûr le code de déontologie de la FPJQ, et la fédération a elle aussi réagi aux allégations, avant, d'ajouter, essentiellement, qu'il y avait un processus à respecter dans ce genre de situation. Les faits sont cependant inédits dans l'histoire du journalisme au Québec, du moins à cette échelle. Oh, il y a bien eu des cas aux États-Unis, dont celui de Stephen Glass, dont on a tiré un film avec Hayden Christensen. Ou encore, plus récemment, l'histoire de Brian Williams, le chef d'antenne de NBC pris la main dans le sac après avoir embelli une histoire concernant son passage en Irak au début de l'invasion américaine. Pour la cause, M. Williams a été mis en congé pendant six mois, et personne ne sait s'il pourra reprendre son poste, ou revenir au journalisme.

Si M. Bugingo est reconnu "coupable" d'avoir menti, sa carrière sera bel et bien terminée. En attendant, il est déjà mis au banc des accusés. Si le travail de Mme Hachey était essentiel - et représente l'essence même du journalisme d'enquête pur et dur, le même genre de travail qui a fait tomber le président Nixon, par exemple -, il représente aussi un coup de poignard dans le dos d'une profession qui avait besoin de tout, sauf de cela. On rira tant qu'on voudra de l'ironie d'un Richard Martineau outré de cet affront au journalisme, lui qui, comme chroniqueur, ne contribue pas spécialement à rehausser le niveau, mais le fait est que les médias ont mauvaise presse (todoum tich) depuis plusieurs années au Québec. Cette crise de confiance majeure se répercute entre autres dans le nombre de personnes ne considérant plus comme normal de payer pour obtenir de l'information de qualité, ou pour s'informer tout court. On pourrait aussi penser à cette multiplication de la chronique, cette vedettarisation des médias, un phénomène qui a, sans l'ombre d'un doute, contribué à l'affaire Bugingo. Car si le journaliste n'avait pas constamment eu carte blanche, s'il avait été entouré d'une équipe, s'il avait disposé de plus de ressources techniques et financières, aurait-il été porté à gonfler son orgueil en inventant des reportages et des situations abracadabrantes?

Mollesse

Maintenant que M. Bugingo a le bras pris dans l'engrenage, il y aura certainement une ou plusieurs enquêtes sur son cas, mais la situation générale va-t-elle changer pour autant? Oh, la FPJQ émettra un communiqué, le Conseil de presse pourra tempêter, mais je serais prêt à parier que cela ne changera pas grand-chose. Après tout, ce ne sont pas tous les journalistes qui sont membres de la FPJQ, pas plus que les médias ne sont tous membres du Conseil de presse. Faut-il rappeler que M. Bugingo écrivait entre autres pour Québecor, une organisation qui, sous la gouverne du nouveau chef du PQ, s'est retirée de cet organe d'autoréglementation?

En fait, une personne tout aussi portée au mensonge que le serait M. Bugingo n'a pas besoin de carte de presse ni d'accréditation d'un média, ni même d'une formation en journalisme! Au Québec, toute personne peut se prétendre journaliste, ouvrir un blogue et commencer à raconter ce que bon lui semble, tout en ajoutant, par exemple, des publicités pour obtenir un revenu. Et cette même personne, à moins de tomber carrément dans les propos haineux, par exemple, n'aurait jamais à répondre aux autorités.

Faut-il démasquer les menteurs qui sévissent en journalisme? Absolument. Si M. Bugingo a fauté, qu'il soit reconnu comme tel, et que les sanctions prévues s'appliquent. Mais comme il a déjà perdu ses emplois, il semblerait bien que les conséquences aient été infligées sans qu'il ait le droit de se défendre. Est-il nécessaire de continuer à s'acharner sur lui?

Honnêtement, je suis surpris que le cas fasse réagir à un tel point. Vrai, cette histoire, étalée sur des décennies, choque par son ampleur et son aspect inattendu. Mais la population est-elle vraiment stupéfaite d'apprendre qu'une personne en position d'autorité se trouve à mentir à ses ouailles? L'ironie était drôle à en pleurer, lorsque le premier ministre Philippe Couillard s'est dit "inquiet" par rapport à cette affaire. Encore une fois, le mensonge n'a pas lieu d'être, mais venant d'un représentant par excellence de la classe politique, soit un groupe de personne ayant la fort désagréable habitude de promettre une chose et d'en offrir une autre, ou de détourner des propos à leur avantage, il me semble que M. Couillard aurait pu se garder une petite gêne. Ce n'est pas pour rien que le mot "menteur" est sur la liste des mots interdits à l'Assemblée nationale.

Après tout, ne soyez pas étonnés qu'à force d'élire des gens flirtant autant avec le mensonge, d'autres pans de la société tentent, eux aussi, d'en passer des petites vites. Des fois, cela fonctionne. D'autres fois, des journalistes honnêtes et honorables comme Isabelle Hachey veillent au grain et débusquent les coquins. Dommage, simplement, que coquin il y ait eu.

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