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Le meilleur des mondes

Chose promise, chose due: après une longue tirade contre l'austérité, les mesures nuisibles envers les jeunes en information, mais aussi au sein de la société en général, et la tendance néfaste voulant que certains s'approvisionnent en bagels de chez Saint-Viateur plutôt que de chez Fairmount, voici quelques idées pour réformer le monde du journalisme québécois. Pour les bagels, malheureusement, je ne peux que vous montrer la voie à emprunter, païens que vous êtes.




Ce qu'il faut garder en tête, toutefois, c'est que ces solutions ne tiendront pas nécessairement compte des contraintes financières ou politiques des acteurs concernés, et n'auront cure de l'inertie actuelle des joueurs du milieu. En gros, vous l'aurez compris, c'est mon blogue, je fais un peu ce que je veux, et si vous n'êtes pas d'accord, je vous invite justement à entamer une discussion éclairante et intéressante dans les commentaires. Ça fera au moins changement du fait de prêcher dans le désert.

Vous êtes prêts? On part.




  • Faire éclater les grands empires
Le Québec est l'une des sociétés où, triste image, les médias sont parmi les plus concentrés du monde. Avec seulement un grand quotidien indépendant - Le Devoir, qui est d'ailleurs dans le rouge, grande surprise... -, la province était jusqu'à tout récemment partagée entre quatre empires médiatiques de grande taille. Gesca, d'abord, qui possédait près d'une quinzaine de journaux quotidiens avant d'en vendre la quasi-totalité à Groupe Capitales Médias (nous y reviendront). Vient ensuite Québecor, qui possède le Journal de Montréal et Le Journal de Québec, en plus de la chaîne de télé généraliste TVA, du réseau de nouvelles en continu LCN et d'une poignée de chaînes spécialisées. Puis TC Médias, propriétaire de presque tous les journaux hebdomadaires et des grands magazines du Québec après la retraite générale de Québecor dans ce secteur. Et enfin Bell Média, nouvelle mégaentité pancanadienne qui a avalé Astral Médias après une douteuse décision des autorités chargées d'évaluer l'état de la concurrence au pays. On pourrait aussi ajouter Rogers Médias, qui se spécialise dans les magazines.

L'asphyxie nous guette: voilà pourquoi ces empires devraient être démantelés. À l'image même du député ayant suggéré que Pierre Karl Péladeau vende Québecor pour conserver Vidéotron alors qu'il est chef de l'opposition officielle à l'Assemblée nationale, le mélange entre médias et moyens de diffusion a entraîné la stratification de l'espace médiatique au Québec, et même dans l'ensemble du Canada. Allez-vous franchement faire la promotion de publications concurrentes à vos abonnés de votre division des télécommunications? Bien sûr que non: vous ferez comme Rogers, et vos vanterez vos magazines et offrant des rabais aux gens qui vous paient pour un service télé, cellulaire ou Internet. Personne n'a oublié les nombreuses Unes des JdeM et JdeQ sur Le Banquier ou La Voix. Le jupon dépasse, et cela en devient grossier.

Favorisons donc l'émergence de nouveaux joueurs en empêchant la naissance de ces monstres et en déconstruisant ceux qui existent déjà. De façon générale, ceux qui possèdent les moyens de distribution ne devraient pas superviser le contenu qui y circule.



  • Refinancer Radio-Canada (ou ICI Radio-Canada Musique Première Espace Télé)
Bien entendu, je vous entends me dire: "Mais Hugo, comment fais-tu pour être aussi beau?" Ou plutôt: "Mais Hugo, toi qui dénonces les empires médiatiques, ne te contredis-tu pas en soutenant la SRC?" À cela, je répondrai oui et non. Il est vrai que Radio-Canada se décline à la radio, à la télévision et sur le web, et qu'elle offre du "contenu supplémentaire" sous la forme d'Artv, d'Explora et des chaînes de musique Galaxie. Cependant, Radio-Canada ne fait que produire du contenu, et n'est en aucun cas liée à la distribution de celui-ci.

Par ailleurs, la SRC est obligée par la loi d'offrir du contenu à l'ensemble des Canadiens, ce qui signifie, normalement, des moyens importants. Ces moyens qui, malheureusement, tendent à se réduire comme peau de chagrin depuis bientôt une vingtaine d'années. On coupe dans les budgets de fonctionnement, on met à la porte quantité de "jeunes" journalistes (parfois de vrais jeunes, mais aussi des journalistes plus âgés coincés dans des postes surnuméraires). Il faudrait que le gouvernement fédéral se rende compte que Radio-Canada est non seulement un exemple d'efficacité et d'honnêteté journalistique, mais surtout une vitrine exceptionnelle à l'étranger. Encore aujourd'hui, malgré les années de vaches maigres, la SRC/CBC est considérée comme l'un des grands médias de ce monde, avec le sérieux et le professionnalisme que cela suppose.

Bien sûr, certains scandales sont venus entacher la réputation de la maison journalistique, et Don Cherry est hélas toujours sur les listes de paye, mais une injection massive de fonds dans Radio-Canada, avec une réorganisation visant à élaguer le middle management pour se concentrer sur le travail de terrain et la création de contenus originaux, redonnerait ses lettres de noblesse à l'organisation. En plus, ce refinancement permettrait d'éliminer la présence de publicités, laissant le champ libre aux diffuseurs privés. Cette décision gouvernementale m'amène au point suivant...



  • Protéger la presse avec un fonds spécial
La France le fait, entre autres, avec ses aides financières à la presse, mais pas vraiment le Canada ni le Québec. Certes, il existe des crédits d'impôt et divers programmes de financement pour les petits médias et des publications spécialisées, mais les grands titres, comme Le Devoir, semblent ne pas pouvoir obtenir une aide similaire malgré leurs problèmes évidents. Certains décrieront un possible interventionnisme étatique, le gouvernement menaçant de couper les vivres si les médias en question refusent d'adopter leur point de vue, par exemple, ou s'ils se montrent trop têtus dans leurs enquêtes nuisant aux amis du pouvoir. L'affaiblissement progressif de Radio-Canada par le parti conservateur s'inscrit d'ailleurs dans cette mouvance. Mais cela vient plutôt réitérer qu'il est nécessaire que médias et gouvernants se retrouvent au moins à "un bras de distance".

Il faut aussi marteler sans cesse cette vérité: l'information n'est pas un luxe, mais plutôt un service essentiel. Sans un milieu journalistique solide, la démocratie devient viciée, et les divers groupes d'intérêts viennent pervertir le fonctionnement de la société, souvent à l'avantage du plus fort ou du plus riche. Pourquoi devrait-on s'attendre à ce que les médias dégagent constamment des profits mirobolants? Ne pourrait-on pas accepter un certain niveau de pertes? S'attend-on, par exemple, à ce que les musées ou les autres organismes culturels gouvernementaux n'aient soudainement plus besoin des fonds publics?

Si l'on veut être prudent avec "l'argent des payeurs de taxes" (*gros soupir*), pourquoi ne pas créer un fonds permettant de concevoir des modèles d'affaires adaptés à la réalité du 21e siècle? Personne n'a intérêt à ce que les fermetures et les mises à pied se multiplient.



  • Renforcer les organismes journalistiques
L'affaire Bugingo a relancé, encore une fois, le débat sur l'encadrement de la profession journalistique au Québec. Le modèle actuel, avec son absence de carte de presse officielle et un corps de métier ouvert à tous, possède de nombreux avantages. Mais il s'agit aussi d'un Far West où la réputation, une donnée intangible, fait office de monnaie d'échange.

Il faudrait adopter une solution hybride: reprendre certains aspects du rapport Payette sur l'avenir du journalisme, y compris l'attribution d'un statut de "journaliste officiel" et l'adoption de normes fixes pour la rémunération des piges, histoire d'ordonner un peu ce qui passe parfois pour une foire d'empoigne où les patrons de presse ont le gros bout du bâton.

Du même souffle, il faudrait redonner des dents au Conseil de presse qui, à l'heure actuelle, joue le rôle du vieillard assis sur son porche et gesticulant alors que les jeunes jouent dans la rue. Tous les médias "officiels" devraient avoir l'obligation de s'enregistrer auprès du Conseil de presse, et donc être soumis à ses décisions. Point final.

Quant à la FPJQ, une prise en main s'impose également. Contrairement à l'AJIQ, qui n'a souvent pas les moyens de ses ambitions, la fédération n'a plutôt pas les ambitions de ses moyens. Phrase creuse? Peut-être, mais en tant que principales organisations journalistiques de la province, on sent une absence de désir de progresser fermement vers une société médiatique où les perspectives d'emploi sont plus importantes, l'éthique et les bonnes pratiques sont mieux encouragées, et où les jeunes (hé oui, encore eux) n'ont pas l'impression de devoir attendre que les vieux meurent avant d'entamer véritablement leur carrière dans le milieu.

Après tout, pour en revenir à Bugingo, les conséquences les plus importantes sont venues de ses employeurs, et non pas de la FPJQ. L'ex-chroniqueur international n'a eu qu'à rendre sa carte de presse de la fédération pour que celle-ci cesse son enquête, coupant court à une réflexion pourtant ô combien nécessaire. Faudra-t-il attendre un autre événement du genre pour que le milieu se réveille?

Voilà donc quelques solutions. Irréalistes? Sans doute. Mais sans doute particulièrement rafraîchissantes au sein d'un domaine qui en a bien besoin.

Allez en paix. Et vous pouvez bien manger les bagels de votre choix. Même si je risque de vous juger. Un peu.

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